Covid-19: avec le télétravail, les quartiers d’affaires se vident

Le télétravail est de retour. Il faudra faire “autant que possible” et “tant que la situation sanitaire l’exige” dans les zones d’alerte maximale où la situation épidémique est “préoccupante”, notamment Paris, Marseille et Aix-en-Provence, a martelé cette Lundi la ministre du Travail, Élisabeth Borne. Ainsi, selon une communication de l’Agence régionale de la santé Ile-de-France lundi, 203 foyers de contamination par Covid-19 étaient actifs en région parisienne, dont «26% en milieu professionnel».

Alors que le travail à distance avait baissé quatre mois après le déconfinement pour ne plus concerner “un salarié sur dix en août” selon une estimation gouvernementale, cette proportion passera à “25% des salariés”, calcule l’Association nationale des directeurs des ressources humaines ( ANDRH). Soit, avec une louche, plus de 5 millions d’employés.

Microsoft ferme ses bureaux “jusqu’à nouvel ordre”

Et dans les quartiers d’affaires où sont majoritairement actifs des employés de bureau et des managers, comme celui du Val-de-Seine à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) où nous avons plongé, le niveau du télétravail grimpe même, selon notre décompte, à plus de… 70%.

En effet, ces quartiers souvent hérissés de tours, que ce soit la Part-Dieu à Lyon (Rhône) à Arénas à Nice (Alpes-Maritimes) en passant par EuroNantes (Loire-Atlanique) ou encore La Défense en Ile-de-France, n’ont jamais a repris une vie tout à fait normale depuis l’été. Ici et là, certains grands groupes ont anticipé les premières alertes du gouvernement pour systématiser le télétravail. Quant aux entreprises qui avaient lancé des projets de retour en septembre, elles font marche arrière, ralenties par la dégradation des indicateurs de santé et l’obligation de porter un masque au bureau. Le paysage du quartier du Val-de-Seine est aujourd’hui édifiant: des rues presque désertes, des milliers de bureaux vides, avec, à l’intérieur, autant d’espaces ouverts à louer, et des commerçants en grande difficulté.

Dans ce coin situé à proximité d’une boucle de Seine, en bordure du XVe arrondissement de Paris et de Boulogne-Billancourt, la grande majorité des 22000 salariés qui ont repris les bureaux de 170 entreprises chaque matin, dont de nombreux sièges sociaux (Coca Cola , AccorHotels, La Poste, Icade, Microsoft), ont déjà émigré chez eux, où ils s’apprêtent à passer l’automne puis l’hiver au chaud. Parfois pour leur plus grand bonheur. Nelly, une employée de la firme pharmaceutique Johnson & Johnson n’était pas retournée sur son lieu de travail “depuis le déconfinement”, explique-t-elle. Le visage radieux, le trentenaire natif de Chartres assure de gagner “en efficacité” puisqu’il est désormais évité “plus de trois heures de voiture par jour”.

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Originaire de Chartres, Nelly prétend gagner
Originaire de Chartres, Nelly prétend gagner “en efficacité” puisqu’elle évite désormais “plus de trois heures de voiture par jour” ./LP/Valentin Cebron

Dans le Val-de-Seine, le grand choc a eu lieu une semaine avant les annonces d’Élisabeth Borne, avec la fermeture «jusqu’à nouvel ordre» de l’immeuble abritant le géant informatique Microsoft – un 34 lignes. 500 m2 de verre de huit étages en forme de trident amarré au boulevard périphérique. Une mesure radicale. «Nous sommes passés au télétravail à 100%, explique Vincent Segui, le directeur des ressources humaines. Les 150 derniers salariés – sur 1 800 – venus à leur tour depuis le déconfinement sont invités à rester chez eux. “

Covid-19: avec le télétravail, les quartiers d'affaires se vident

De quel acte. Mais «il faut évaluer les risques psychosociaux pour les salariés qui vivent dans de petites zones, avec des enfants», s’inquiète Matthieu Taubert, délégué CGT chez Microsoft, qui demande aux télétravailleurs «la mise à disposition d’écrans d’ordinateur, de chaises et de bureaux adaptés».

Les inconvénients du télétravail

Le manque de place, la solitude, mais aussi la difficulté de séparer vie privée et professionnelle semblent préoccuper les quelques salariés encore présents au cœur de ce bastion des affaires: seul au pied des tours, l’air un peu perdu, Pierre, 32 ans , cadre financier de Bouygues Immobilier, écrase nerveusement sa cigarette.

Le père a décidé de retourner au bureau dès qu’il le peut, au maximum trois jours par semaine. «Je suis parisien avec deux enfants», explique-t-il. Travailler à domicile est compliqué. Ma femme travaille dans le salon, moi dans la cuisine. «Il faut donc continuer» à s’organiser, donner sa disponibilité et venir coûte que coûte. “Le but?” Maintenir une culture d’entreprise “, espère celui dont la voix résonne au milieu des passages dépeuplés.

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Un employé fume, seul, sa cigarette sur le balcon d'un bureau du Val-de-Seine./LP/Valentin Cebron
Un employé fume, seul, sa cigarette sur le balcon d’un bureau du Val-de-Seine./LP/Valentin Cebron

Autre géant à avoir momentanément délaissé les lieux: le groupe Accor, locataire de la tour Sequena, un mastodonte de 100 m de haut conçu pour accueillir jusqu’à 2720 personnes. Rachetée par le géant de l’hôtellerie en 2015 pour 363 millions d’euros, la tour est inoccupée. «Une grande majorité de nos 1 400 collaborateurs sont concernés par l’externalisation du travail», affirme le groupe durement touché par la pandémie et récemment sorti du CAC 40. Et la situation se répète: le siège d’Eurosport, qui appartient à Discovery Communications groupe, est vide à 99% depuis des mois.

La ville préoccupée par les conséquences pour l’avenir

Chez Coca-Cola, seule la moitié des effectifs est autorisée sur place, avec «un système de rotation, trois jours de télétravail par semaine et la possibilité de moduler ses horaires pour éviter les heures de pointe» dans les transports. Quant à la société de services informatiques Capgemini, elle a renvoyé les deux tiers de ses 2 800 collaborateurs chez eux. Bref, «partout ici, le virage a été brutal», décrit Marianne de Battisti, la responsable communication du groupe Icade. Situé une rue plus loin, le bâtiment de 9 500 m2 du groupe immobilier apparaît vide.

Les entreprises pouvant réaliser d’importantes économies en abandonnant leurs bureaux, le télétravail constituerait-il une menace concrète pour la présence de grandes entreprises dans le quartier des affaires? «Nous suivons la situation de très près, car il y a un fort impact sur toutes ces entreprises qui vivent grâce à cet environnement», explique Philippe Knusmann, adjoint au maire (UDI) d’Issy-les-Moulineaux en charge de l’urbanisme. L’effet domino, conséquence d’un passage massif au télétravail, pourrait même être plus brutal que prévu.

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Dans le Val-de-Seine, de nombreuses entreprises ont augmenté le nombre de jours de télétravail pour leurs salariés.  / LP / Valentin Cebron
Dans le Val-de-Seine, de nombreuses entreprises ont augmenté le nombre de jours de télétravail pour leurs salariés. / LP / Valentin Cebron

L’arrivée du nouveau siège de Canal +, initialement prévue pour la livraison fin 2021, a été reportée à 2022 tandis que le nouveau siège d’Orange, une forteresse de 56000 m2, censée accueillir 2850 salariés fin 2021, a déjà pris quatre mois de retard en raison de la pandémie. Un autre projet pourrait souffrir du télétravail: la double tour Keiko (69 m de haut). Soutenu par le promoteur Sefri-Cima, ce bâtiment devrait accueillir prochainement une grande entreprise française, mais aussi des commerces, des salles de conférence, de fitness et de restauration … Autant d’espaces qui posent problème aujourd’hui.

Le coworking en plein essor

Face à cette situation inédite, plusieurs groupes préfèrent financer l’accès aux espaces de travail partagés – le «coworking» proposé notamment par la société Wojo – l’une des rares à réussir. «Dans le Val-de-Seine, notre taux d’occupation est supérieur à 94% et bien meilleur qu’il y a un an», précise son directeur de la communication, Yoann Jaffré. Forte de la généralisation du télétravail, l’entreprise qui loue ses bureaux à Paris, Lyon et Bordeaux, 25 euros par jour, a prévu de s’étendre «dans 70 nouvelles villes».

Les autres gagnants sont les quelque 5 000 habitants du Val-de-Seine. «C’est calme et propre grâce à la disparition d’employés, de restaurants et de déchets de malbouffe qui se sont retrouvés sur le trottoir», se réjouissent plusieurs habitants. Les plus jeunes saluent les nouvelles pistes cyclables apparues lors de la pandémie. Skateboard électrique à la main, Alexandre Dogbo Djébé, 32 ans et père de deux enfants, se dit «serein lorsqu’il s’agit de rouler en famille».

Une «situation historique» décrite par Guylaine Le Roy, une concierge. Souriante, elle délire devant “la disparition des rats et des corbeaux autour des poubelles”, remplacée grâce au télétravail par “des merles et des mésanges dans les arbres”.

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