octobre 25, 2020

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“L’Azerbaïdjan n’a aucun intérêt à une trêve”, déclare le géopoliticien Frédéric Encel

Une maison en ruine après un bombardement à Stepanakert, la capitale du Haut-Karabakh, samedi. – SIPA

  • L’Arménie et l’Azerbaïdjan se sont, depuis plusieurs semaines, réengagés dans un conflit latent qui les oppose depuis trente ans autour de la région azérie du Karabakh à majorité arménienne.
  • Une trêve humanitaire avait été négociée à partir de samedi midi, grâce notamment à l’intervention de la Russie, alors que le conflit est largement condamné à travers le monde.
  • Cette trêve n’est pas respectée, car pour le géopoliticien Frédéric Encel, l’Azerbaïdjan veut reconnaître sa supériorité militaire acquise en raison de sa manne pétrolière, dont l’Arménie ne dispose pas.

Il n’a pas fallu longtemps pour violer la trêve humanitaire qui devait entrer en vigueur samedi à midi dans le Caucase. La situation est, bien sûr, toujours confuse entre Arménie et
Azerbaïdjan, les deux camps niant systématiquement ce que les autres prétendent. Mais des bombes sont tombées dans le
Haut-Karabakh (la région à majorité arménienne en Azerbaïdjan) et dans la nuit de samedi et dimanche. La médiation, lancée par la Russie, la France et les États-Unis, a donc jusqu’à présent de mauvais résultats. 20 minutes a tenté de comprendre pourquoi avec le maître de conférences sur les questions internationales à Sciences Po, Frédéric Encel.

Les deux belligérants veulent-ils vraiment discuter? Envie d’un cessez-le-feu?

Fondamentalement, l’Azerbaïdjan ne veut pas d’un cessez-le-feu parce que Bakou considère que l’équilibre militaire des forces s’est déplacé en sa faveur ces dernières années. Ce n’est pas faux. Notamment grâce au maintien de la manne pétrolière. L’Arménie n’a absolument pas cette manne, économiquement et financièrement. En d’autres termes, depuis la soi-disant guerre des quatre jours en 2016, l’Azerbaïdjan n’a cessé de «tester» les défenses arméniennes avec à chaque fois des équipements de plus en plus sophistiqués, notamment des drones, dont l’Arménie ne dispose pas. . Bakou n’a donc aucun intérêt à la trêve puisque le rapport de force militaire lui est de plus en plus favorable, mais aussi parce que l’Azerbaïdjan, contrairement à l’Arménie, revendique un territoire. L’Azerbaïdjan ayant perdu la guerre de 1991-1994, c’est lui qui est le plus exigeant. Officiellement, l’Arménie ne revendique pas sa souveraineté sur le Karabakh: le Karabakh a proclamé son indépendance à la suite de cette guerre mais il n’est reconnu par personne.

L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont négocié sous l’égide de la Russie mais aussi de la France et des Etats-Unis. N’est-ce pas l’erreur de ne pas avoir ajouté la Turquie?

Je pense qu’il n’y a pas d’erreur: la Turquie n’a rien à voir dans ce conflit, c’est un pays totalement partiel. La Turquie est inconditionnellement en faveur de l’Azerbaïdjan, qu’elle considère d’ailleurs comme une sorte de prolongement de sa territorialité historique. Ce qui est assumé et revendiqué par l’Azerbaïdjan lui-même, dont le leitmotiv est “deux États, une nation” et dont la langue est le turc [l’azéri est très très proche du turc].

Mais la Russie a un accord de défense avec l’Arménie …

Vous avez raison, mais cet accord n’inclut pas le Karabakh. C’est fondamental. Cet accord, qui a été récemment prorogé, ne concerne que les frontières internationalement reconnues de l’Arménie. En d’autres termes: ni le Haut-Karabakh, ni les territoires azéris conquis à la suite de la victoire de 1994, c’est-à-dire des territoires essentiellement montagneux qui constituent la périphérie du Karabakh.

Vous venez de publier Les 100 mots de guerre, un Que sais-je, au PUF. Pouvons-nous parler de guerre ici?

Non seulement nous pouvons, mais nous devons en parler. En 1994, il y avait un cessez-le-feu et un cessez-le-feu est un acte de guerre, en aucun cas un acte politique. La guerre n’a en fait jamais cessé de 1991 à nos jours. Simplement le front était presque gelé. On peut également parler de conflit de très faible intensité de 1994 à la guerre de quatre jours. Aujourd’hui, nous sommes toujours dans une guerre de faible intensité, mais pas sur un front gelé. L’Arménie et l’Azerbaïdjan sont bien sûr officiellement en guerre.

Vous avez dit que les Turcs n’avaient rien à faire dans ce conflit et que la Russie n’avait pas, vis-à-vis de l’Arménie, le même rôle que la Turquie vis-à-vis de l’Azerbaïdjan. On ne peut donc pas parler d’une guerre par procuration entre ces deux puissances.

Non. En revanche, on peut parler, avec le Caucase, d’un blocage paralysant quant à une éventuelle alliance entre Ankara et Moscou. Cette alliance dont on parle depuis des années mais qui, pour moi, n’existe pas. Il y eut parfois dans l’espace et le temps, notamment en Syrie, une entente cordiale dont le seul objectif était d’assurer le maintien des Occidentaux hors de la zone. Mais, quand on parle de la Syrie d’aujourd’hui, de la Libye aujourd’hui, on parle d’un condominium russo-turc: ce n’est pas vrai! C’est faux ! Chacun défend un camp parfaitement antagoniste à l’autre. Cette absence d’alliance entre la Russie et la Turquie a toujours connu le Caucase comme un nœud gordien. La Russie n’abandonnera pas l’Arménie: pour des raisons historiques et religieuses, liées à l’opinion publique russe très favorable à l’Arménie, liée à la puissance de la diaspora arménienne en Russie … Et la Turquie n’abandonnera pas l’Azerbaïdjan: pour des raisons moins religieuses (nous sommes musulmans sur les deux côtés mais les Azéris sont chiites et très, très laïques) mais plus historico-culturels ou ethnoculturels.

Quand on vous écoute, on a du mal à voir une issue à ce conflit: au mieux le front va, encore une fois, se figer …

Je pense qu’il n’y aura aucun moyen de sortir de ce conflit tant que l’Azerbaïdjan n’aura pas résolu de reconnaître une forme de souveraineté arménienne – je ne dis pas laquelle – sur le Karabakh, qui existe encore dans l’histoire de l’été arménien. Dans le même temps, je crois qu’il n’y aura pas de solution à ce conflit si l’Azerbaïdjan n’obtient pas une forme de compensation: il peut s’agir de la création d’un corridor territorial autonome qui lui permettrait de rejoindre la partie principale du pays et la Turquie , qui n’existe pas. Et je ne vois pas comment ces compensations pourraient intervenir parce que je ne vois pas comment l’Arménie pourrait accepter de sacrifier la pleine et entière souveraineté sur son territoire internationalement reconnu. Alors, oui, je pense que ce conflit, pour l’instant, est inextricable.

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