janvier 26, 2021

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“Le Maghreb va au bout des alliances héritées de la guerre froide”

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Les drapeaux des États-Unis et du Maroc à côté d'une carte du département d'État des États-Unis reconnaissant la souveraineté du Royaume du Sharif sur le Sahara occidental, à Rabat, le 12 décembre 2020.

Normalisation diplomatique entre les Maroc et Israël est entré dans sa phase de réalisation le mardi 22 décembre, avec l’atterrissage à Rabat d’un avion en provenance de Tel Aviv. A bord, une délégation israélienne conduite par le directeur général du ministère des Affaires étrangères, Alon Ushpiz, ainsi que Jared Kushner, gendre de Donald Trump et architecte du «plan de paix» américain au Moyen-Orient.

L’inauguration de cette liaison aérienne est la première conséquence du «deal» annoncé le 10 décembre par le président américain, aux termes duquel le royaume s’engage à normaliser ses relations avec Israël en échange de la reconnaissance par les Etats-Unis du Marocain. souveraineté sur le Sahara occidental. Pour le spécialiste maghrébin Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Panthéon-Sorbonne actuellement en délégation CNRS à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC, à Tunis), cette standardisation met à jour les lignes de force régionales datant de la guerre froide .

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Comment évaluez-vous l’impact sur l’opinion publique marocaine de «l’accord» autour du Sahara Occidental et d’Israël?

Le climat répressif, accentué par la crise du Covid-19, rend difficile l’expression du mécontentement de ceux que la normalisation avec Israël frappe.

De plus, le Maghreb vit dans un véritable lien économique avec la pandémie de Covid-19. Ces pays étouffent. Le Maroc est étranglé économiquement, comme la Tunisie et potentiellement l’Algérie. Et les Marocains ont trouvé grâce à cet accord la sortie du piège. Ils bénéficieront certainement de l’aide d’Israël, mais aussi des Émirats arabes unis ou des États-Unis. C’est très important pour le Maroc.

L’opinion marocaine est sensible à cette dimension économique, mais elle est aussi sensible au fait que le Sahara occidental est reconnu par les États-Unis. Pour les Marocains, c’est une question de nationalisme: ils ne se soucient pas moins du Sahara occidental que les Algériens. En fait, des liens humains se sont tissés au fil des décennies avec les dizaines de milliers de Marocains vivant au Sahara.

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Enfin, il y a aussi une pédagogie faite depuis longtemps par le makhzen [le palais] pour souligner les liens avec les juifs marocains en Israël. Même si je pense que de l’avis, cette dimension ne fonctionne pas très bien et que les gens sont plutôt hostiles. A moins qu’il y ait des compensations, économiques ou nationalistes, pour l’avoir endossé.

Et au niveau régional? L’accord va-t-il redessiner les lignes de force?

La guerre en Syrie avait déjà amené leAlgérie de ses anciens alliés russes et syriens. Les alliances de la guerre froide s’étaient rejouées. Dans le cas du Maroc et d’Israël, cela se joue du côté occidental. Le Maroc intensifie ses relations avec les forces dites «occidentales», si l’on parle de l’héritage de la guerre froide. Et de la même manière que l’Algérie s’est rapprochée des Russes, le Maroc se repositionne en quelque sorte dans le sillage des États-Unis et de ses plus proches alliés, comme la France et Israël. Quand on regarde le long terme, on se dit qu’au final, ça reste très classique. Mais nous allons au bout des alliances.

Cela n’aidera évidemment pas les relations avec Alger. D’autant qu’aujourd’hui l’Algérie n’est pas gouvernée – en tout cas son président est toujours absent. Et cela dure depuis longtemps. On voit le Maroc profiter de ce très long intermède. Il y avait déjà eu le rapprochement avec l’Union africaine pendant la maladie de Bouteflika, et maintenant il y a l’établissement de relations diplomatiques avec Israël pendant les difficultés de santé du président Tebboune. Les Marocains s’engagent dans la politique internationale alors que les Algériens sont très entravés à le faire.

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Quel impact cette nouvelle situation régionale peut-elle avoir sur les dynamiques internes en Algérie? Cela renforcera-t-il les «durs» du régime?

Les durs, les nationalistes, les plus idéologiques sont déjà au pouvoir en Algérie. Du point de vue d’Alger, «l’accord» n’améliorera pas les relations avec le Maroc, mais ils étaient déjà épouvantables. Il ne va pas non plus réparer les relations avec les pays occidentaux, mais elles n’étaient pas bonnes non plus. Ni avec les monarchies du Golfe. On y enfonce des clous ils étaient déjà bien plantés.

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Et l’armée – mais c’est une inconnue – sera peut-être heureuse de se débarrasser de cette balle. Car en fait, le Sahara est aux trois quarts occupé par le Maroc depuis longtemps. Le Polisario est hébergé en grande partie sur le territoire algérien, avec certes des ressources internationales, mais cela ne crée pas de dynamique positive. Cette situation bloque le Maghreb, avec des inconvénients même pour l’Algérie.

Mais la nouvelle situation ne va pas beaucoup changer. Au contraire, la puissance algérienne renforcera ses thèmes classiques nationalistes et anti-impérialistes. Autant nous avons vu les choses changer rapidement autour de la crise syrienne avec le retour des Russes au Moyen-Orient, autant rien n’a réellement changé au Maghreb. A moins que les Russes ne s’installent définitivement en Libye.

Le «deal» autour du Sahara Occidental peut-il influencer la position algérienne au Sahel? Certains Occidentaux se plaignent parfois de la duplicité d’Alger vis-à-vis des groupes armés. Pensez-vous que les Algériens pourraient se raidir davantage dans ce théâtre, par dépit vis-à-vis des Français ou des Américains?

Les Algériens ne l’analysent pas nécessairement en ces termes. Ils donnent la priorité à ce qui se passe dans le Sahel à travers leurs questions de politique intérieure. Il s’agit de tenir leur Sahara, de contrôler les Touareg et les milliers de kilomètres de frontières. S’ils sont bienveillants ou tolérants avec certains groupes, c’est justement pour maintenir le contact avec les populations et les mouvements.

Car ce qui se passe finalement au Mali, au Niger ou ailleurs, je ne suis pas sûr qu’ils en soient passionnés. Ils ont assez de richesse et d’espace dans leur maison pour contrôler. D’un autre côté, ils ne peuvent pas permettre à des puissances hostiles de s’installer chez leurs voisins. C’est à ce titre qu’ils interviennent dans ce jeu. Si cela peut agacer les Américains ou les Français en même temps, très bien, mais cela ne me semble pas être leur objectif principal.

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Vous avez évoqué la réapparition de lignes de fracture de type «guerre froide». Cependant, les relations entre les États-Unis et l’Algérie n’étaient pas mauvaises …

Non, ils n’étaient pas si mauvais et c’est toute l’ambiguïté. Les relations de l’Algérie avec les États-Unis sont aussi ambiguës qu’elles peuvent l’être avec les monarchies du Golfe. En fait, ils ont des intérêts communs, des analyses parfois convergentes, mais au final et malgré tout, ils ne sont pas sur le même camp. Même s’ils ne sont pas totalement ennemis, comme cela peut être le cas avec le Maroc …

Pour en revenir aux Russes, la nouvelle situation autour du Sahara peut-elle pousser davantage les Algériens dans les bras de Moscou?

Ce qui est bien plus important pour les Algériens, c’est ce qui va se passer en Libye. C’est plus incertain, c’est aussi plus récent. Cela les intéresse beaucoup plus, car il s’agit notamment de la stabilité de la Tunisie. Bien sûr, ce qui pourrait changer la donne serait que les Marocains décident de récupérer le dernier morceau du Sahara qui leur échappe. Là, il pourrait être considéré comme un casus belli pour les Algériens. Et puis ils pourraient avoir besoin des Russes, mais je ne suis pas sûr que les Russes se moqueraient de ces questions «internes».