Parlez-vous Trump? Le chemin de croix des traducteurs du président américain

Il y a les conférences d’affaires ennuyeuses mais confortables, les traductions les plus passionnantes sur les courts en terre battue de Roland-Garros ou sur le tournage de «Quotidien»… et puis il y a les discours de l’OVNI Donald Trump. Sur l’échelle de Richter des défis difficiles pour un traducteur-interprète, côtoyer le président américain en direct à la télévision n’a pas d’équivalent.

Alors que le candidat républicain s’apprête à débattre pour la deuxième et dernière fois ce jeudi soir avec le démocrate Joe Biden, plusieurs de ces interprètes français ont accepté de nous parler de cette étrange mission.

«Il faut savoir tout faire et improviser», concède Tom Viart. «Quand j’interprète, je suis vraiment dans le personnage. Je suis convaincu de tout ce que je dis (rires). Mais il est certain que parfois, on se regarde avec le collègue et on se dit “quoi” “.

“Il répétera le mot quinze fois génial »

Tom a officié sur LCI pour le premier discours du milliardaire à la Maison Blanche depuis sa contamination par Covid-19 et son hospitalisation. Il a également été la voix de Trump pour France 24 lors du premier débat présidentiel.

Pour ne plus être piégé par le vocabulaire «ultra-limité» du chef de l’Etat, cet interprète indépendant de 34 ans n’entre jamais dans la cabine sans ses fichiers de synonymes. “Maintenant, nous savons qu’il répétera le mot quinze fois génial, qu’il ne finira pas la plupart de ses phrases et qu’au final, ce ne sera pas un très bon discours, surtout s’il n’a pas de prompteur ».

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Il pratique «Trump» depuis la campagne de 2016. Un langage binaire, bourré de références à la télévision et aux sports américains, d’acronymes et même de surnoms piquants. Parmi les plus récurrents: “Crooked Hillary” (Hillary Clinton “l’escroc”) ou “Sleepy Joe” (Joe Biden “endormi”, également traduit par “Joe big dodo”).

Un selfie de Tom Viart dans un stand avant un discours de Donald Trump
Un selfie de Tom Viart dans un stand avant un discours de Donald Trump

Une étude menée un an plus tard par Université américaine Carnegie Mellon avait fait valoir que le niveau de grammaire et de vocabulaire de Donald Trump n’atteignait pas le niveau d’un étudiant de sixième année. «Franchement, je plains ceux qui font ça en direct», souffle la traductrice écrite Bérengère Viennot, auteur en 2019 d’une analyse pointue sur le verbe du magnat («La langue de Trump»). Leur rôle est de faire ressortir le message principal d’un discours. Seulement, avec lui, ça va partout. Il ne va jamais du point A au point B ».

“Il parle comme il tweete”

Loïc Hoff se souvient d’une soirée où “il a laissé un commentaire cinglant sur l’Iran alors qu’une seconde plus tôt il parlait de politique générale nationale”. “Ça passe constamment de coq à âne.” Ce n’est pas facile dans notre métier où il faut en permanence être capable d’anticiper », grince l’interprète de 38 ans, également à la recherche de chaînes d’information en continu. “En fait, il parle comme s’il tweetait.”

Il y a une chose que ces spécialistes ne retiennent pas à Trump: sa spontanéité. «Je pense même qu’il est sincère», dit Bérengère Viennot. Seulement, il vit dans une réalité autre que nous. Depuis l’enfance, Trump a toujours entendu dire qu’il avait raison et que tout ce qu’il touchait se transformait en or ». «C’est un discours décomplexé poussé à l’extrême», poursuit Loïc Hoff. Une simplification du discours “pour dire des trucs super lancinants” qui n’a pas d’équivalent, mais qui lui rappelle parfois Nicolas Sarkozy.

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Pratiquement la performance d’un acteur

Reste à voir comment restaurer cette «sincérité». Doit-on s’en tenir au lexique de Trump, à son argot et même à ses erreurs factuelles, quitte à perdre l’auditeur? Ou bien utiliser un langage plus puni et coudre une pensée trouée? Tom et Loïc optent pour la première option. «Il y avait des choix éthiques à faire», se souvient Loïc. Je me suis fait les dents avec Obama, je peux vous dire qu’il m’a fallu des années pour maîtriser ses discours très écrits et très riches ». Velours. «Donc, quand vous continuez avec Trump et sa nitroglycérine, l’écart est énorme. Je ne pouvais pas garder mes réflexes. Cela sonnait complètement faux », dit-il.

De même, les deux hommes refusent d’effacer les «plaisanteries» de Trump. «Un ton en dessous certainement», précise Tom Viart, mais pas question de censurer son énergie désordonnée. Faut-il encore savoir comment s’y prendre… Patrick Sauce, grand reporter de BFMTV et spécialiste de la politique étrangère, préfère ne pas risquer cela. Lorsqu’il est dépêché en urgence par la rédaction pour traduire une intervention de Donald Trump, il la joue sobre. «Quand c’est en direct, je fais du doublage, je ne sors pas avec lui». Trop dangereux.

Le journaliste reste traumatisé par le travail il y a dix ans d’un collègue “qui n’avait pas fait une traduction de Jean-Paul II à la fin de sa vie, mais une interprétation d’un pape à l’article des morts … Ce n’était vraiment pas possible” Une anecdote qui résume le subtil mélange de compétences requises pour ce métier, à la limite de la traduction, du journalisme et du théâtre.

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