Pourquoi certains ignorent-ils volontairement les appels téléphoniques?

“Désolé, je n’avais pas vu ton appel. “En apparence sincère, cette excuse ressemble plus à un gag courant pour certains. Bien sûr, il est possible de rater un coup de fil lors d’un cours de yoga ou de rater un réseau dans les profondeurs du Morvan. Vous obtenez même le fameux” I était dans un tunnel “. Mais force est de constater qu’à l’ère de la quasi-5G, notifications bluetooth sur nos appareils connectés, batteries nomades, sonneries personnalisées et syndrome FOMO, toutes les conditions sont réunies pour abandonner. Alors pourquoi sommes-nous toujours tombés sur votre foutu répondeur?

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Intrusion

Que ce soit en physique ou via le smartphone, interagir avec les autres demande de la concentration et du temps. Et dans sa gestion quotidienne multitâche (bonjour charge mentale), les humains en ont peu. «L’appel téléphonique sur un smartphone est intrusif du fait de sa décorrélation avec le lieu», explique Catherine Lejealle sociologue, chercheuse au groupe ISC Paris et auteur de J’arrête d’être hyper-connecté! (1). Contrairement au fixe, il intervient n’importe où, n’importe quand et interrompt la tâche en cours. En effet, elle perturbe, induit une fragmentation des activités qui peut conduire, notamment au travail, à une perte de sens, de la fatigue, une surcharge cognitive, voire un burn-out. “

Ignorer un appel reviendrait donc à ce que ces cerveaux surchauffés se protègent selon Elsa Godart, psychanalyste et philosophe. «En refusant cette effraction, ces personnes démontrent leur capacité à gérer leur relation digitale», observe l’auteur de Je selfie donc je suis (2). La jeune génération l’a bien compris et s’adapte à la temporalité de l’autre en privilégiant les SMS et en particulier les messages vocaux sur Whatsapp. «Les utilisateurs préfèrent les modes asynchrones qui permettent de répondre quand on le souhaite et quand on le souhaite», souligne Catherine Lejealle. «Cette distanciation temporelle est moins fatigante, moins engageante», ajoute le psychanalyste.

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La peur du nombre inconnu

Cette intrusion dans notre vie quotidienne serait d’autant plus mal vécue qu’il est difficile de reconnaître l’auteur de l’appel. Tout ce qu’il faut, c’est un nombre caché ou inconnu pour que la panique nous envahisse. «Certaines personnes ont des comportements quasi paranoïaques car, même si l’appel en soi ne” tire pas une vraie balle “, ils imaginent le pire quand il s’agit de caler, note Dominique Picard, psychosociologue et auteur de Politesse, bonnes manières et relations sociales (3). Ils supposent que ce qui est inconnu est dérangeant ou dangereux donc il est hors de question pour eux de s’y aventurer. “

Dans une moindre mesure, ce mécanisme de défense fonctionne de la même manière lorsque l’on attend des nouvelles importantes, professionnelles ou personnelles, que l’on appréhende énormément. «Nous préférons fuir le problème en évitant le coup de téléphone, plutôt que de le confronter», ajoute le psychosociologue.

Maîtrisez les codes de la conversation

Ceux qui sont sensibles au téléphone sont plus favorables à l’invention du répondeur qu’à celle du kit mains libres. «Personne n’aime une situation où l’on a l’impression d’être pris à chaud, d’où la nécessité pour certains d’identifier au préalable l’interlocuteur, l’enjeu de son message, de réfléchir sur la situation donnée et de préparer sa réponse», explique la psychanalyste Elsa Godart Contrairement au SMS long où chaque mot est pesé, réécrit et corrigé automatiquement, le coup de téléphone nous fait basculer du côté de l’improvisation.

Un domaine que les gens ordinaires ne maîtrisent pas forcément. “Ceux qui n’aiment pas répondre ne sont pas à l’aise avec l’oralité, ils ont besoin d’être soutenus par la présence physique de l’autre pour entrer en dialogue”, rapporte le psychanalyste. Sans support visuel, seule la voix sera interprétée. Il faut encore en saisir toutes les subtilités. «Il y a souvent un manque d’indices, un silence peut avoir plusieurs significations, illustrer l’embarras ou l’ennui», ajoute la psychologue sociale Dominique Picard.

Ce manque de signaux déstabilise d’autant plus les personnes sujettes à la timidité, au manque d’estime de soi, voire dans certains cas, à une phobie sociale. «Le contact avec les autres s’avère compliqué pour eux et doit impérativement s’inscrire dans un cadre défini et identifié: une conversation avec le concierge, le boulanger, les collègues de travail, liste Dominique Picard. Bref, tout ce que le téléphone ne permet pas, il génère donc forcément une situation anxiogène. “Ce problème de filtrage des appels en cache un autre: la peur de se confronter à l’altérité”, explique Elsa Godart.

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“Personne n’est autorisé à m’appeler”

Parfois, l’angoisse se transforme en ennui. Celui qui est appelé vit cela comme un ordre, un injonction de répondre pendant qu’il ou elle est engagé ailleurs. «La sonnerie a pour effet d’être servante dans une pièce de Feydeau», note la sociologue Catherine Lejealle. Au moment où le téléphone a été inventé, si la bourgeoisie en était la première à en profiter, il appartenait aux domestiques de répondre au premier coup, comme le rapporte le psychosociologue Dominique Picard. «Ce filtrage répété est une manière de garder sa position haute et d’exercer un contrôle en disant« personne n’a le droit de m’appeler, c’est moi qui décide à qui je parle »», analyse le spécialiste.

Utilisée en amour, cette technique plutôt toxique s’apparente à une forme de manipulation selon la psychanalyste Elsa Godart. “Certaines personnes cessent temporairement de répondre aux appels pour jouer à la demande, créent une attente avec les autres ou au contraire, poussent le vice plus loin et optent pour fantôme, en d’autres termes: disparaître des ondes pour signifier leur indifférence », résume-t-elle.

Aucun appel manqué sans réponse

Si cet abandon de poste ne semble pas souhaitable d’un point de vue moral, filtrer ses appels par manque de temps ou par anxiété n’est pour l’instant néfaste qu’aux yeux des proches ou d’éventuelles opportunités professionnelles. “Ne pas répondre permet à la fois de conserver son propre ton, de s’exprimer et de préserver sa liberté d’une certaine manière”, assure le psychanalyste.

En revanche, afin de protéger ses amitiés et éviter les malentendus, Dominique Picard recommande la franchise: «Nous expliquons les raisons pour lesquelles l’appel nous met mal à l’aise et nous demandons à nos amis de ne pas être offensés si vous ne répondez pas directement, ou nous accepter un signal spécifique en cas d’urgence. »Avant de conclure:« Dans tous les cas, nous ne laissons jamais un appel manqué sans réponse, même par écrit, à moins que l’interlocuteur n’ait laissé un message, ce qui serait tout aussi incorrect de sa part.

(1) J’arrête d’être hyper-connecté!, par Catherine Lejealle, aux éditions Eyrolles, 212 pages, 11,90 €.
(2) Je selfie donc je suis, d’Elsa Godart, aux éditions Albin Michel, 224 pages, 16 €.
(3) Politesse, bonnes manières et relations sociales, par Dominique Picard, aux éditions PUF, 128 pages, 9 €.

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